Les acquis scientifiques sont les fruits de découvertes issues de recherches et de constats empiriques. Le danger arrive lorsque l’acquis est considéré de manière absolue et comme une certitude finie.

Les paradigmes d’hier, quand ils en viennent à se figer, deviennent des freins contre-productifs à de nouvelles découvertes, de nouveaux progrès, de nouveaux acquis.

La biologie moléculaire n’échappe évidemment pas à cette évidence.

Le « dogme central » de la biologie moléculaire

Il fut un temps – pas si lointain – où la circulation de l’information génétique semblait relever d’une évidence incontestable : l’ADN commande, l’ARN transmet, la protéine exécute. Une belle mécanique, logique, nette, rassurante. Plus qu’une idée, une certitude. Un « dogme central », comme l’avait lui-même appelé Francis Crick, le biologiste britannique qui l’avait énoncé en 1958, puis en 1970 dans Nature.

Le problème, en science, est que le réel a mauvais caractère : il contredit souvent le dogme…

L’hypothèse d’Howard Temin

Dans les années 1960, un virologiste américain, Howard Temin, observe des virus à ARN capables de transformer durablement des cellules. Pour expliquer ce phénomène, il avance en 1964 une hypothèse audacieuse : ces virus passeraient par un intermédiaire en ADN, intégré au génome de la cellule infectée.

Mais la certitude est un poison confortablement insidieux. Et l’idée de Temin paraît alors presque inconvenante. Beaucoup de chercheurs préfèrent, par principe, rester du côté des explications communément admises. Les éléments disponibles sont jugés fragiles, peu crédibles. L’hypothèse est trop hérétique en regard du dogme central.

La transcriptase inverse

Et puis vient le 27 juin 1970. Ce jour-là deux articles paraissent dans Nature.

Celui de David Baltimore dont voici l’abstract :

« Deux équipes de chercheurs indépendantes ont apporté la preuve de l’existence, dans les virions de virus tumoraux à ARN, d’une enzyme capable de synthétiser de l’ADN à partir d’un ARN matrice. Si elle se confirme, cette découverte aura des conséquences majeures non seulement pour la compréhension de la cancérogenèse liée aux virus à ARN, mais aussi pour l’intelligence générale des mécanismes de transcription génétique : le schéma classique du transfert d’information de l’ADN vers l’ARN pourrait, en apparence du moins, être inversé. »

Et celui de Howard Temin & Satoshi Mizutani de l’autre dans lequel les auteurs décrivent le fonctionnement du Virus du Sarcome de Rous (Alpharetrovirus avirousar).

Les deux décrivent une activité enzymatique décisive chez des virus à ARN tumoraux : une polymérase capable de synthétiser de l’ADN à partir d’un ARN. Autrement dit, une bombe prête à faire sauter le dogme central de Crick : l’information génétique peut, dans certains cas, circuler de l’ARN vers l’ADN.

L’enzyme en question est d’abord appelée « RNA-dependent DNA polymerase » puis un peu plus tard “reverse transcriptase” :

La transcriptase inverse venait de faire son entrée en scène.

La transcriptase inverse et ses conséquences

Il faut toutefois être exact et non… simpliste : la découverte n’a pas « détruit », au sens strict du terme, le « dogme central « de Francis Crick qui affirmait en fait que l’information séquentielle ne passe pas des protéines vers les acides nucléiques. En revanche, la découverte a pulvérisé sa version simplifiée, figée, catéchisée — celle qui avait transformé un cadre théorique en sens unique obligatoire. Le site Nobel le résume d’ailleurs clairement : la règle généralement admise, selon laquelle l’information ne circulait que dans un seul sens, a dû être modifiée.

Autrement dit, la Science ne s’était pas trompée. Mais elle avait pris le risque de se fourvoyer dans une voie de garage confortable et de passer à côté d’une découverte majeure en refusant de discuter ce qu’elle tenait pour une certitude inébranlable.

La transcriptase inverse a eu des conséquences majeures.

On a pu, par exemple, expliquer comment un rétrovirus ne se contente pas d’utiliser simplement de l’ARN mais le convertit en ADN capable ensuite de s’intégrer au génome de la cellule hôte. L’exemple le plus connu du grand public est peut-être celui du VIH, le responsable du sida. Il est qualifié de rétrovirus parce qu’il porte son information génétique sous forme d’ARN et utilise une transcriptase inverse pour produire un ADN viral, lequel peut ensuite s’intégrer au génome de la cellule infectée.

La transcriptase inverse a aussi profondément nourri la recherche sur les virus oncogènes et, plus largement, la biologie du génome.

Elle est devenue un outil quotidien : conversion d’ARN en ADN complémentaire, étude de l’expression génique, RT-PCR, diagnostics virologiques, jusqu’aux méthodes contemporaines d’analyse des ARN. Une découverte née d’une entorse au dogme a fini par s’intégrer en routine dans les laboratoires.

Howard Temin a obtenu le Prix Nobel de Médecine en 1975, avec David Baltimore et Renato Dulbecco.

En science, l’objectivité est l’art d’accepter qu’un fait solide vienne déranger un récit confortable.

Le doute constructif n’est pas une faiblesse méthodologique ; il est la condition même du progrès. L’innovation véritable ne naît pas contre la science établie, mais contre sa pétrification. Chaque fois qu’un savoir devient intouchable, il cesse d’être pleinement scientifique.

Et chaque fois qu’un résultat robuste oblige à rouvrir le dossier, la science, loin de s’effondrer, se montre enfin fidèle à elle-même.

Frédéric FINAPrésident, Directeur scientifique et Co-Fondateur
Temin, Baltimore, Dulbecco | La transcriptase inverse | GENARO

Temin, Baltimore et Dulbecco, Prix Nobel de Médecine 1975

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